Gerry n'est pas tant un mauvais film puisque la compétence en soi se fait sentir dans plus d'un recoin, il en est plutôt un sans réel relief, sans vraiment d'ambitions, ce qui déçoit vraiment compte tenu du personnage qu'il devait mettre en images.
Ainsi, à en croire le long-métrage qui nous est offert, la vie de Gerry Boulet n'avait rien de bien palpitant, surtout en la comparant à celle de nombreux autres artistes avec qui il semble avoir partagé le parcours. De l'enfance à sa mort, tout semble suivre à la lettre tout ce qu'on y croise habituellement à quelques variantes près. Des désirs au périple initiatique, des découvertes au manque de reconnaissance du père jusqu'à la descente aux enfers et l'infidélité prédominante, à défaut d'être un brin plus sympathique que le André Fortin de Sébastien Ricard, mais souffrant d'un véritable manque de profondeur et de la voix de Mario St-Amand qui trouve difficilement écho avec celle inimitable de l'artiste (le décalage est trop grand, les deux personnalités trop distinctes pour à ces moments s'y croiser..), on peine à trouver ce qui est supposé différencier ce film de tout autre.
Du coup, on écoute Gerry comme on écoute n'importe quel biopic musical: pour la musique. Et dieu merci, pour rien au monde on a voulu réengistrer ou réinterpréter le répertoire de la légende, à quelques exceptions près. À ce propos, admettons-le, tout comme c'était le cas de L'enfant prodige, il faut se rendre à l'évidence que d'entendre tous ces grands classiques résonner dans la salle de cinéma aura rarement présenté les chansons de notre cher Gerry Boulet avec autant de puissance.
Par contre ce qui englobe ces moments qui résonnent avec force évoquant nombreux souvenirs qu'on chérie profondément en nous s'avère particulièrement fade (sans s'en rendre compte, Offenbach et Gerry Boulet ont apparemment bercés mon enfance comme je semblais connaître les paroles par coeur durant l'écoute, comme le film de toute façon s'en est surtout tenu aux plus grands classiques, sans nécessairement dépoussiérer plus loin..). Les événements s'enchaînent sans réellement de continuité et le tout donne l'impression de frôler l'anecdote ou même de carrément être anecdotique, comme d'une liste à cocher des moments à devoir absolument souligner.
À ce titre la temporalité se fait bizarrement sentir et on peine à situer la linéarité au-delà des événements qui se répondent faiblement à eux-mêmes. (Le concert à l'oratoire, le forum, le voyage en Europe, etc.). Ainsi, le temps avance, mais on en a que peu l'impression, ne sachant vraiment si le saut se compte en jours, en mois ou même en années alors que les enfants vieillissent à folle allure, mais les autres difficilement.. (Si ce n'est de la confrontation fantaisiste de "tous les Gerry").
Où est l'évolution? Où est la signification? Le temps passe, les temps changent, mais le film reste unidimensionnel et ancré dans ses "fonctions", perdant au passage la passion..
Bien sûr, l'impressionnante distribution en offre beaucoup, Mario St-Amand le premier qui malgré une perruque un peu approximative se dévoue totalement à son incarnation. De plus, tout le monde offre des performances au poil et on a pris de véritables français pour incarner ces derniers. Quelques choix sont certes discutables comme la controversée "Marjo", mais entendons-nous, on ne peut pas tous avoir l'oeil de Joann Sfar et trouver son parfait Elmosnino.
Le hic est donc ailleurs. Soit, dans la dimension du scénario et des dialogues qu'on sent plaqués. De l'ensemble, on retient de Gerry un être qui avait la souveraineté dans sa poche et un désir incroyable de faire ce qui lui plaisait. Interprète, musicien en quelque part, il n'aurait rien composé et aurait été incapable d'écrire quoique ce soit à défaut de pouvoir bien les interpréter et même d'avoir la capacité de grandement apprécier ce qu'on lui offrait. De quoi rapidement réaliser que le Gerry qu'on nous offre, s'il était vraiment comme on nous le démontre ici, était loin d'être celui qu'on a habituellement le réflexe de s'imaginer. Étant plutôt le plus québécois des québécois, colons par moment, gaffeur par d'autre, mais artiste à plein temps. À voir ce film, faut-il alors accepter que Gerry n'était pas le poète et la légende qu'on aimait bien se rappeler? On ne semble de toute façon jamais réussir à accéder à l'homme, à ce qu'il était, à ce qu'il fut.. semblant toujours à la surface d'une idée qu'on ne peut que voir comme étant mal exploitée ou même développée..
En plus, entre adaptation, interprétation et réalité, on se pose plus souvent qu'autrement la question du: ah oui, ça s'est vraiment passé comme ça? Ce qui s'avère douteux d'un film qui aurait du être le joli reflet des beaux jours d'autrefois..
Le message du coup est lourd, trop. "On peut partir de rien et devenir quelque chose, on est pas obliger de travailler pour les autres pour réussir, les québécois sont "québécois" au diable les anglos et les francos", etc. Durant le "fameux" spectacle du forum, à le voir s'adresser à nous en lançant quelque chose du genre "on les a eu les tabarnak", on mesure également la portée du message et on grince sincèrement des dents.
Après tout le film tire en longueur et s'il s'avère écoutable (à cause des performances musicales qu'on s'amuse toutefois toujours à entrecouper pour être sûr de bien tout incruster, entre blague, crise ou autres événements parallèles), il n'atteint jamais la profondeur des chansons qu'il fait résonner. La dernière partie qui aurait du cumuler l'émotion surtout avec les plus grandes offrandes de l'artiste par le biais de son magistral disque Rendez-vous doux, n'a pas le panache ni l'intensité qu'on aurait voulu y retrouver ce, jusqu'à la finale plutôt bête qu'on saura nous servir, accordant à l'ensemble un retour sur la tonalité relativement catholique voire fanatiquement religieuse qu'on aura inculqué ici et là..
Ensuite, on regrette le manque de personnalité de l'ensemble qui malgré sa compétence, ne s'en tient qu'à des conventions. La facture d'ensemble va peut-être plus loin que le téléfilm d'après-midi, mais le style vidéoclip qui berce les différents séquences (notamment le trip de drogue qui semble sorti des années 80) manque de justification. Si on veut tenter les comparaisons, au moins le Dédé à travers les brumes avait le mérite de prendre des risques et même si on ne souhaitait pas un projet fou à la Gainsbourg - vie héroïque ou à la I'm not there, quelque chose d'aussi réussi qu'un Walk the Line aurait également pu faire l'affaire. Si au moins l'utilisation des chansons qu'on a voulu prédominante puisqu'elles sont heureusement incessantes avait suivi une véritable vision autre que d'un prétexte pour les faire jouer, on aurait pu y trouver quelque chose, mais non, le film est réglé d'avance du début et il file comme la montre sans jamais laisser quoique ce soit nous détacher le regard de son cadran..
Mais bon, soyons clair: ce sera un succès. Le personnage est là, les souvenirs aussi, de plus, les figurants furent nombreux et tout le monde voudra avoir sa part de "Gerry". Ajoutons à cela un message souverainiste appuyé qui ravira tout le monde et le film trouvera ses échos et son appréciation.
Pour les autres, on attendra un véritable hommage à la légende en préférant retomber vers le vrai matériel, sois, ces chansons indémodables qui, si on les avait un peu délaissé, ne nous avait par contre jamais quittées. Simplement pour cela, pour cette façon de ramener de l'avant de si grands moments de notre musicographie, si le film traversera difficilement la postérité à défaut de le souhaiter comme l'indique son sous-titre "toujours vivant", le film aura au moins eu cette raison d'être. Pour le reste, cinématographiquement parlant du moins, ce sera "Gerry Last Call", n'en déplaise à madame Petrowski..