Qu'on se le tienne pour dit, je dois être rare, mais je fais parti de ceux qui n'ont pas adhéré aux adaptations des livres de la trilogie Millénium que la Suède a elle-même fait. Bâclés, télévisuels (on s'entend), peu représentatifs et très distants du matériel d'origine, je n'y retrouvais que très peu des livres que j'avais relativement dévoré. De plus, la plupart des acteurs ne cadraient pas avec les définitions, Noomi Rapace la première, trop femme, trop humaine, trop naturelle malgré son costume, n'en déplaise à sa performance fortement dévouée.
David Fincher étant un habitué des adaptations, c'est donc avec soulagement et attentes que j'ai attendu sa version. Mieux, il s'est déjà frotté à l'univers des meurtriers en série par au moins deux reprises (les brillants Se7en et Zodiac).
Ainsi, s'en trop s'éloigner, voilà qu'on fait le tout à l'américaine tout en demeurant bien "suédois". Par là disons simplement qu'on a utilisé le look de là-bas et qu'on l'a mélangé avec l'expertise d'ici. Les décors sont directement pris sur les lieux tout comme des acteurs de soutien, alors que les principaux sont des américains qui se plaisent à nous faire un accent nordique qui cadre parfaitement bien dans l'univers.
Pour le reste, voici enfin l'adaptation que tous les fans devaient certainement attendre puisque fidélité, jusqu'aux limites de certaines possibles, il y a. L'introduction, certains dialogues, des gestes, des situations, nommez-les, tout ce que les films suédois n'étaient pas parvenu à recréer, la version américaine y réussit avec doigté. Le plaisir même du lecteur qui voit ici les pages du roman prendre vie sous ses yeux, avec quelques interprétations plus libres en extra.
Puisque oui, Fincher, s'il n'offre pas de réflexion sur le temps comme il en a l'habitude, se défoule complètement et carrément d'un point de vue technique. De son générique d'ouverture complètement déchaîné, détonnant et bizarrement placé qui prend vie sur la reprise sauvage d'"Immigrant Song" de Led Zeppelin sous la voix vorace de Karen O., en passant par un montage particulièrement rythmé et ponctué comme lui seul en a le secret, reprenant vite quelques tiques qu'il avait bien exploité dans son précédent The Social Network (fondus enchaînés, cadrages et raccords de mouvements discordants, scène de club distinctive, etc.), il insuffle à l'histoire tout ce qu'il fallait pour lui donner sa raison d'être cinématographique.
Certes, cela fut dur de s'éloigner du matériel original. Si on a effectué quelques changements et omis plusieurs passages (beaucoup moins que dans la version suédoise toutefois), on prend quand même soin de jurer fidélité, permettant ainsi à l'histoire de bien se situer sans trop se brusquer, tout en établissant psychologiquement les personnages histoire de mieux en comprendre les enjeux et de ne pas avoir l'impression que tout s'enchaîne comme des cheveux sur la soupe. (À ce titre, la finale choisit en fera certainement sourciller plus d'un, mais quand on y repense, c'est pratiquement idéal pour préparer le second volet).
Encore là, c'est très rapide et certains ne se plieront pas nécessairement à la fluidité surprenante entre moments plus silencieux et d'autres plus verbeux, mais tous devront admettre: ici, la distribution est reine. Tout un chacun correspond à merveille à son personnage, d'un Daniel Craig plus cabotin à un Christopher Plummer totalement taquin en passant par un brillant Stellan Starsgaard et tous les autres dont il serait inutile de nommer un par un. À leur opposé, digne, fière, audacieuse et fonceuse, Rooney Mara risque ainsi de changer la face de Lisbeth Salander à jamais, lui insufflant son vrai visage, sa vrai nature de mésadapté, tout en y conservant son look nécessaire de femme-enfant cachant des capacités beaucoup plus monstrueuse. Mieux tout chez elle va au-delà des coiffures, maquillages, costumes et tattoos. Il faut remarquer ses regards, ses interactions, ses gestes, sa façon de manipuler les choses, de fumer la cigarette ou d'écrire sur un clavier, oui, Lisbeth, c'est elle. Tout ce que vous en avez lu est donc exact, tout comme le personnage en soi, elle s'avère hypnotisante, dominant littéralement l'écran quand elle s'y trouve et trouvant une complicité remarquable avec peu importe qui se trouve à ses côtés.
Pour le reste, tout comme dans le précédent film de Fincher, Trent Reznor et Atticus Ross ne pourraient pas mieux ressortir du lot de par leur sublissime trame sonore à la foi subtile et magnifique, apportant au long-métrage une âme qui lui est propre. Bien sûr, ceux qui auront joué le jeu de l'écoute de leur trois heures de musique qu'ils ont lancés il y a quelques semaines déjà, se casseront encore bien la tête à tenter de retrouver tous les morceaux alors que le film ne dure qu'un bon 2 h 40, mais nul doute que leur trame sonore domine tout autant le film.
Enfin, on aime le rythme, la fascination du film et l'importance accordé aux détails, la justesse de ses cadrages, sa magnifique direction photo et ses capacités d'adaptation qui savent faire honneur à ce à quoi elle réfère. On aime également l'audace et l'humour omniprésent. Par contre, puisque le scénario ne lui est pas propre, il demeure difficile de retrouver l'essence même de Fincher dans ce film. Puisque tout est encore trop rapide, on ne ressent pas autant son côté obsessionnel, ni même son côté plus dément créé par la modernité, ses habitudes et sa technologie. Il faut bien accorder que son film a été produit dans un temps records, mais cette profondeur qu'il prend habituellement toujours soin de développer à son plus grand potentiel manque un peu ici. Reste alors un produit léché aux limites du possible, fortement agréable et qui nous laisse sagement en appétit en attendant les autres volets qu'on attend sans hésiter. Pour l'instant, comme on sait qu'il est minutieux, on ne peut qu'attendre impatiemment un director's cut qui prendra encore plus de risque et nous dévoilera véritablement la vision rêvée de Fincher. (Beaucoup de virages sont abordés et rapidement abandonnés ce qui ne peut que laisser croire que Fincher en avait beaucoup plus à dire, surtout considérant toutes ces rumeurs qu'on l'a constamment renvoyer en montage pour réduire la durée du film).
En attendant savourons ce bijou d'adaptation prêt à envoyer l'original à l'expéditeur puisque ce dernier, assurément, n'avait pas vérifier sa source..