Ils ont beau avoir les prénoms de tueurs en série célèbres provenant de populaires franchises de films d'horreur, Jason Burkett et Michael Perry sont loin d'être les tueurs en séries que vous vous attendez à rencontrer à défaut de ne pas être particulièrement les plus sains d'esprit qu'on puisse souhaiter croiser. Filmant l'être humain avec les limites de proximité qui lui sont confiés comme lui seul en a la capacité, avec son humour et sa vision particulière, le respect et une sagesse par moment détonnante en surplus, voilà qu'Herzog s'offre sur un plateau d'argent le sujet de la mort d'un point de vue inattendu, soit, la peine de mort aux États-Unis.
Alors que le magnifique “Senna” s'intéressait également à la mort qui frappe trop vite, si ce dernier était victime d'une cause relativement naturelle, le cas qui nous intéresse ici implique une décision humaine, un choix plus ou moins voulu et des conséquences néfastes dont les perdants s'y retrouvent fort nombreux.
Séparé en six parties distinctes, prologue et épilogue inclus, la réflexion du cinéaste préfère montrer plutôt que démontrer, non-certain d'apporter des réponses à des questions lancés en l'air, mais conscient de prouver et réitérer l'importance de la vie pour tous, toutes circonstances confondues.
Cette délicatesse dans le traitement et cette sensibilité qui met de l'avant les relations (personne n'est seul dans les intervenants de Herzog, du moins, s'ils le sont au moment des questions, ils ne le sont que très peu auprès de leurs récits, quelques exceptions en moins) permet ainsi de toucher rapidement les cordes sensibles. Tous les témoignages, malgré un montage volontaire, visible et par moment haché, s'imposent par leur pertinence, leur éloquence et bien sûr leur cohérence par moment violente.
Par exemple, la soeur d'une des victimes qui a perdu beaucoup en peu de temps ressort rapidement comme l'un des piliers majeurs de l'argumentation du film, alors que l'un des deux “meurtriers”, a tout simplement le gabarit complet de ce qu'on attend de ceux qu'on appelle habituellement et communément des “psychopates”, tout simplement illogique dans son raisonnement profondément intérieur.
Limité et exclusif, uniquement centré sur le cas qu'il a ciblé, auprès d'une durée qui approche le deux heures, on se permet donc d'illustrer en quasi-totalité tout ce qu'il faut pour bien cerner le cas qui nous intéresse, ramenant constamment aux mêmes personnes interviewés.
Ainsi, voilà peut-être ce qui pourrait être vu comme la véritable facette du fabuleux film “Boy A” de John Crawley qui racontait pratiquement coup pour coup la même histoire. Plus lisse et romancé toutefois, ce long-métrage était également beaucoup plus condamné dans son déroulement, voyant comme impossible l'issue de rédemption, issue qui pourtant envahit entièrement le documentaire de Herzog, même dans ses solutions les plus radicales.
De révélations en confessions, toujours avec une pointe d'émotion dans la voix, on met l'accent sur l'aide de Dieu, les conséquences d'erreurs commises précédemment, l'accumulation de mauvais choix et de mauvaises décisions et bien sûr de la capacité à essayer de se rattrapper “SI”.
Certains accuseront peut-être alors le grand Herzog de tomber dans la complaisance, mais il est dur de lui reprocher d'avoir touché l'un des sujets les plus tabous de manière aussi frontale en gardant le respect nécessaire pour ne jamais tomber dans un voyeurisme ou une agressivité malsaine. (Reste encore le choix décisif de filmer les larmes, de se rapprocher des êtres en peine ou de capter des témoignages aussi boiteux que “He was my best friend”, mais dans l'infini, cela n'est qu'infime et trop mineur pour véritablement être l'élément qui pourrait déranger). Trouvant le moyen de prendre le parti autant de l'agresseur que des victimes, il se montre nuancé et, sans nécessairement être juste, apte à relativiser un cas singulier qui ne peut qu'être globalement jugé sans nécessairement être compris.
La succession habile d'images d'archives, soit du passé - de l'acte, et des témoignages et des faits d'aujourd'hui, une décennie plus tard, aide à mettre en relation une distance nécessaire pour revoir autrement la situation, reconsidérant avec lucidité non seulement le temps qui a passé, mais également les êtres qui ont vieillis pour voir comment la pensée en soi s'est métamorphosé.
Histoire de ramener le tout à une échelle plus politique, Herzog aura également fait appel à quelques intervenants de l'extérieur histoire de resituer le sujet dans un contexte plus général. Si les plans dans l'immense cimetière de “numéros” sera d'une force considérable et les témoignages du prêtre et de l'assistant-bourreau tout autant poignants, on pourrait croire que par faute de comparaisons véritables, on tombe ici dans la prise de partie. N'empêche, cela ne fait que prouver que le cinéaste avait un point et que tout en subtilité, il a su le conserver jusqu'au bout.
Du coup, et pratiquement personne n'y échappe quand ils s'y frottent, voilà qu'Herzog aura dû frôler la mort pour ainsi mieux parler de la vie. Et ce message, universel, se montre ici plus marquant que jamais dans un grand documentaire qui répercussionne longtemps après l'écoute par sa force naturelle. À voir.