Le jeudi 25 février 2010
Un prophète : un drame carcéral d’une puissance rare
La Presse
De The Great Escape à The Shawshank Redemption, de Midnight Express à Hunger, le film de prison est habituellement lié au cinéma anglo-saxon. Il y eut bien quelques exceptions en d’autres temps et d’autres lieux, mais point de tradition. Avec Un prophète, Jacques Audiard s’approprie le genre de brillante façon. Et propose un drame d’une rare puissance en misant essentiellement sur un paradoxe.
Quand il échoue en prison, le jeune Malik (Tahar Rahim) a peu de ressources à sa disposition. Analphabète, sans abri, le petit délinquant ne peut faire autrement que d’afficher son agressivité en guise de mode de survie. Un parrain corse (Niels Arestrup), incarcéré aussi, le repère. Et lui promet la protection de son clan en échange d’un service: le meurtre d’un autre détenu, appelé à témoigner contre le vétéran caïd.
Prenant cela pour point de départ, Audiard orchestre un drame incroyablement tendu, dans lequel il décrit le parcours initiatique d’un jeune homme suprêmement intelligent. Malik comprendra très vite comment fonctionnent les rapports de force à l’intérieur des murs, au point où il parviendra à se frayer un chemin jusqu’au pouvoir.
Une maîtrise sidérante
L’ascension est dure, effroyablement violente parfois, et parsemée de dilemmes moraux. Qui plus est, le réalisateur de De battre mon coeur s’est arrêté trace le portrait d’un prisonnier qui se construira intérieurement et socialement dans un endroit conçu pour réduire en charpie la part d’humanité de chacun. Cela n’est pas un mince exploit.
Le cinéaste, sans contredit le plus grand de son époque en France, manie habilement chaque nuance d’une situation complexe qui fait écho à de nombreuses problématiques, notamment de nature raciale. Là est d’ailleurs la force du récit.
Avec une maîtrise sidérante, sans jamais perdre le rythme (même si le film fait tout près de 2h30), Audiard accouche d’une mise en scène à la mesure de son scénario. L’adéquation entre la forme et le fond frôle ici la perfection. Même les incursions oniriques, plus casse-gueule, atteignent la cible. D’une grande ambition formelle, ce film l’est, assurément. Depuis Sur mes lèvres, le style du cinéaste se précise et s’affine. Il atteint ici des sommets.
La réussite est d’autant plus éclatante qu’Audiard a su trouver des interprètes à la hauteur de son film. Dans le rôle du parrain corse, Niels Arestrup en impose. De son côté, Tahar Rahim est stupéfiant. Il a su donner à Malik cette dimension tragique dont sont faits les véritables héros mythiques.
Grand Prix du Festival de Cannes l’an dernier, Un prophète est désigné grand favori à la cérémonie des Césars du cinéma français, qui a lieu ce soir (16h30 sur les ondes de TV5 Québec-Canada). Qu’importe si les 13 nominations se concrétisent en trophées ou pas, Un prophète est un grand film. Et le restera.
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****1/2
UN PROPHÈTE
Drame réalisé par Jacques Audiard. Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb. 2h24.
Condamné à six ans de prison, un jeune délinquant analphabète tombe sous la coupe de mafieux corses à l’intérieur des murs.
Un film exceptionnel.