Le jeudi 25 mars 2010
Intérieurs du delta: Pêcher la parole
La Presse
Ils semblent isolés du monde, à l’abri de ses folies et de ses turbulences, dans l’immensité d’un paysage qui s’étire à l’infini. Et pourtant...
De retour sur les lieux de ses amours (et non du crime) après Un fleuve humain, le documentariste Sylvain L’Espérance transforme le cinéphile en invité privilégié des pêcheurs bozos du fleuve Niger, au Mali. Sa caméra, jamais intrusive, ne fait pas de nous des voyeurs. Et avant d’entrer dans leur monde, nous apprenons à les connaître, dès le premier plan, qui propose en guise de présentation une longue conversation ininterrompue entre Sékou Sabe et Sékou Niantao, respectivement fabricant de pirogues et pêcheur. Étonnant ce qu’une conversation qui n’est pas hachurée par un montage peut dire de ces hommes, de leur tempérament, de leurs inquiétudes. Leurs métiers sont menacés, ils sont conscients que leurs enfants ne pourront suivre leurs traces, que leur héritage disparaîtra peut-être. Pâpa, femme du pêcheur, raconte dans ses mots une fatigue séculaire, liée à ces gestes quotidiens du travail, aux longues traversées sur le fleuve, et à ces filets de plus en plus vides de poissons. Tout est d’un grand calme, mais la menace gronde, comme cette époustouflante tempête filmée par un réalisateur qui sait prendre son temps et s’attarder sur ce qu’on ne voit que très rarement, et qu’on ne verra peut-être plus. Un documentaire qu’on ne va pas voir pour passer le temps, mais pour le ressentir, vraiment.