Le jeudi 25 mars 2010
Journal d'un coopérant: abus collectifs
La Presse
Robert Morin ne fait pas de cinéma pour flatter le spectateur dans le sens du poil.
Dans son nouveau film, il provoque une fois de plus le malaise en plongeant dans des zones d’ombres qu’on préfère habituellement éviter. Journal d’un coopérant évoque le rapport qu’entretient l’Occident avec le continent africain. Et les abus de toutes natures qui en découlent. À travers le parcours d’un homme modeste, pétri de bonnes intentions, le réalisateur de Petit Pow! Pow! Noël tisse progressivement la toile dans laquelle son personnage va se coincer. Ce ne sera ni joli ni aimable. La métaphore est d’autant plus puissante que le spectateur a parfois l’impression d’y perdre son âme lui-même.
Jean-Marc Phaneuf, à qui Morin prête courageusement ses traits, débarque en Afrique pour la première fois de sa vie à titre de coopérant. Il découvre là-bas un monde où se côtoient d’extrêmes inégalités sociales. Et où, accessoirement, les ressources naturelles sont pompées au profit des sociétés de consommation, lesquelles envoient en échange l’expertise de différentes organisations non gouvernementales afin de venir en aide aux populations dépouillées.
Électronicien de profession, Phaneuf travaille dans une radio communautaire. Célibataire endurci, il a droit à un espace de vie enviable : maison de «coopérant» vaste et confortable, avec aide domestique en prime. Quand il ne filme pas son journal de voyage avec sa caméra, Phaneuf meuble ses temps libres en s’inventant une vie dans les jeux vidéo.
Générer le malaise
Le récit défile ainsi au fil des jours à hauteur de coopérant. Le petit monde dans lequel se retrouve Phaneuf est circonscrit dans un cadre restreint, mais n’en évoque pas moins des enjeux douloureux.
De surcroît, il y a glissement progressif. À la dénonciation des intérêts divers de l’aide internationale et de ses ramifications s’en ajoute une autre, de nature plus intime, plus choquante encore.
La manière qu’emprunte l’auteur cinéaste pour évoquer cet aspect des choses constitue un tour de force. Subrepticement, des indices sont parsemés. Puis, la problématique est abordée frontalement en empruntant le point de vue du protagoniste. D’où l’aspect très dérangeant de la chose, que certains spectateurs rejetteront viscéralement.
C’est justement dans le malaise qu’il provoque que Robert Morin expose, mieux que n’importe quel discours théorique, le lien malsain caractérisant ce type de rapport de force, qu’il soit de nature intime ou collectif. Qu’on le veuille ou non, son film s’incruste sous l’épiderme. Et nous démange longtemps.