La Presse
En France, les biopics ont la cote depuis le succès de La môme (La vie en rose). Sagan, Coluche, Chanel, Mesrine et quelques autres ont eu droit à leur réinvention sur grand écran.
Le Québec n’échappe pas au phénomène non plus (après Dédé, Gerry Boulet). Il était dans l’ordre des choses qu’un personnage hors normes comme Serge Gainsbourg ait droit un jour au sien.
Heureusement, Gainsbourg (vie héroïque) n’est pas un film biographique traditionnel. Sans être aussi éclaté que l’extraordinaire I’m not There, le film que Todd Haynes a fait sur Bob Dylan, le «conte» que propose le bédéiste Joann Sfar est néanmoins de très belle tenue. Et offre, en prime, quelques moments de grâce.
Sfar, qui signe ici un solide premier long métrage, a imaginé une «fantaisie biographique» où tous les protagonistes correspondent à leur légende, que celle-ci soit née d’histoires réelles, ou inventées par Gainsbourg lui-même. Ici, le talent de l’artiste est évoqué à travers les rencontres déterminantes que l’homme à tête de chou a faites dans sa vie.
Ce talent commence évidemment à s’exprimer dès l’enfance, d’abord par le dessin et la peinture, alors que le petit Lucien Ginsburg grandit au sein de sa famille juive d’origine russe. Plus tard, le jeune artiste (incarné par Éric Elmosnino) bifurquera vers l’art «mineur» de la chanson au fil de rencontres formatrices avec Fréhel (magnifique Yolande Moreau) et Boris Vian (Philippe Katerine). Surtout, Sfar met l’accent sur les femmes que Gainsbourg fera chanter et qui, d’une certaine façon, le mettront au monde. À commencer par Juliette Gréco (Anna Mouglalis dans une scène magique).
France Gall et son innocence de jeune fille (Sara Forestier) avec le célèbre épisode des Sucettes. Et puis, cette histoire d’amour aussi fulgurante que courte avec Brigitte Bardot. Là est le cœur du film. Laetitia Casta en jette dans le rôle de la vedette du Mépris. Aussi mythique que vulnérable. Avec l’allure, le bagou, le ton, la voix. Instants précieux pendant lesquels Gainsbourg écrit quelques-unes de ses immortelles. Dont, à la demande expresse de BB, «la plus belle chanson d’amour» (Je t’aime moi non plus).
Est-ce à cause des ces instants sublimes que l’épisode suivant, avec Jane Birkin, paraît un peu plus pâle en comparaison? Où est-ce à cause du fait que la regrettée Lucy Gordon n’évoque pas celle qu’elle incarne de façon aussi évidente que les autres? Toujours est-il que cette partie, pendant laquelle Gainsbourg sombre parfois dans les affres de l’autodestruction, n’est pas aussi convaincante. Les dernières années de la vie de l’artiste sont d’ailleurs évoquées de façon plus sommaire.
Le style narratif est linéaire, mais la forme, elle, ne l’est pas. Là est d’ailleurs la belle astuce du film. La fantaisie vient ainsi sublimer les aspects plus sombres, évoqués ici par un double, qu’on appelle «La Gueule», sorte de marionnette en latex qui poursuit Gainsbourg comme sa mauvaise conscience.
Doug Jones se glisse dans la peau de ce personnage évoquant sans ambages le «Gainsbarre» plus rustre, enfumé, et imbibé d’alcool.
Joann Sfar n’occulte pas la noirceur du personnage, mais la forme du conte lui permet de magnifier le récit et d’emprunter un regard amoureux. Au point où l’aspect séduisant de l’artiste prime ici tout le reste.
Malgré une dernière partie plus faible, le charme opère. Indéniablement.