Le Soleil
Film français le plus attendu de l'année, Gainsbourg (vie héroïque), premier long-métrage du bédéiste Johann Sfar, est à la hauteur du personnage. Son créateur, soucieux de ne pas succomber aux reproches habituellement faits aux biographies filmées, a préféré aborder la voie du conte pour recréer la vie et l'oeuvre du controversé compositeur-interprète.
Malgré ce parti pris, Sfar évite de s'égarer dans des méandres trop fantaisistes. Aussi, un parfum de biopic classique flotte au-dessus du film, depuis l'enfance du chanteur, fils d'émigrés russes aspirant à devenir peintre, jusqu'à un happy-end inattendu sur le bord d'une plage, en passant par ses années de cabaret (où il croisa un certain Boris Vian) et sa retraite sous le soleil de la Jamaïque pour l'enregistrement d'Aux armes, son fameux et iconoclaste pied de nez reggae à La Marseillaise.
Entre les deux, des femmes, beaucoup de femmes. Évidemment. Les muses du Pygmalion de la chanson française sont au rendez-vous : la méconnue Élisabeth Lévitzky (Deborah Grall), la naïve poupée France Gall (Sara Forestier), l'autodestructrice Bambou (Mylène Jampanoî), la vaporeuse Juliette Gréco (Anna Mouglalis), sans oublier les deux plus importantes, Brigitte Bardot (inoubliable et sensuelle Laetitia Casta) et Jane Birkin (feu Lucy Gordon, à qui le film est dédié). Autant de personnages féminins qui crèvent l'écran et qui confèrent, chacune à leur façon, une couleur particulière au film.
Envolées poétiques
Artiste à l'imagination débordante, Sfar marie avec élégance les faits d'armes et les conquêtes amoureuses de «l'homme à la tête de chou» à des envolées poétiques audacieuses, dont le plus étonnant reste le personnage de «La Gueule», marionnette géante en latex, au nez, aux oreilles et aux doigts démesurés, avec laquelle le chanteur dialogue de façon récurrente. Un élément symbolique du caractère renfermé et solitaire du chanteur, qu'il faut savoir apprivoiser pour mieux entrer dans la psyché gainsbourienne.
Entre réalité et poésie, Gainsbourg (vie héroïque) donne à voir le controversé chanteur à clopes dans plusieurs épisodes marquants de sa vie. De son lit d'hôpital, après un infarctus, «Gainsbarre» s'allume une cigarette dans un outrage volontaire aux bonnes moeurs. Le producteur de disques (Claude Chabrol) qui écoute pour la première fois l'ultra- érotique Je t'aime... moi non plus, en avale presque son cigare : «Si on sort ça, on va aller en taule. Ça va faire un sacré scandale...»
Cet hommage éclatant de Sfar (vu en Georges Brassens dans le film) ne serait pas ce qu'il est sans la performance prodigieuse d'un inconnu venu du théâtre, Éric Elmosnino, dans un rôle d'anthologie qui lui donne une longueur d'avance sur la compétition pour le César du meilleur acteur. Il épouse à la perfection l'essence complexe de son personnage, lui conférant une aura qui dépasse la simple imitation. Du grand art.