La Presse
Selon ses fans, Le monde de Barney, dernier roman de Mordecai Richler, est l’un de ses meilleurs. Mais comment traduire au cinéma cette confession d’un homme vieillissant, qui veut remettre les pendules à l’heure alors qu’il est en train de perdre la mémoire?
Cette adaptation produite par Robert Lantos, ami de l’écrivain, qui a déjà adapté Joshua Then and Now en 1985, est respectueuse des grandes ficelles du roman, sauf en ce qui concerne la vision intime de Barney Panofsky, antihéros que nous ne verrons que de l’extérieur. Ce qui diminue considérablement les vacheries qu’on peut lire dans le roman, puisque Barney est un homme bourru qui ne pense que du mal des autres, excepté l’amour de sa vie, sa troisième femme, Miriam. Avec pour résultat que nous sommes ici en face d’une comédie beaucoup plus romantique que cynique, car, tout de même, Le monde de Barney est aussi un grand roman d’amour – sauce Richler, bien entendu.
Nous suivons Barney (Paul Giamatti) à travers ses trois mariages. Le premier, parfaitement catastrophique, lors de sa vie de bohème à Rome, avec Clara (Rachelle Lefevre), artiste timbrée. Celui avec Mme Panofsky (Minnie Driver) ne sera pas moins raté, puisque le soir même de ses noces, il rencontrera le grand amour, le vrai, en la personne de Miriam (Rosamund Pike), qui deviendra la mère de ses enfants.
Le nœud de l’affaire se joue dans la transition entre les deux femmes, quand son vieil ami Boogie (Scott Speedman) disparaît sans laisser de traces, mais dans un contexte laissant penser qu’il pourrait s’agir d’un assassinat et dont Barney est le seul suspect. En filigrane, la relation intensément affectueuse entre Barney et son père policier, Izzy (Dustin Hoffman, parfaitement crasse), l’une des plus belles rencontres du film, qui souligne l’importance de l’amour du père dans l’œuvre de Richler.
Si Le monde de Barney est un grand roman, on ne pourra en dire autant de l’adaptation, tant la réalisation de Richard J. Lewis est sans imagination, dans un Montréal édulcoré. Il s’agit essentiellement d’un film d’acteurs, et même d’un seul acteur, Paul Giamatti, qui y fait pratiquement un spectacle solo. Il est de tous les plans et incarne Barney avec sensibilité et aplomb, portant toute l’histoire sur ses épaules.
Son seul défaut est de rendre le personnage presque trop sympathique, voire bonasse, car les lecteurs se souviendront d’un Barney pas mal moins gentil, attendrissant bien malgré lui. N’empêche, par la plume de Richler et les situations absolument cocasses transposées ici, on rit beaucoup – le film pourrait remporter le prix Cendrier des ligues antitabac et il est à déconseiller aux ex-alcooliques – jusqu’à une finale forcément bouleversante, à la limite du mélo, qui nous tire les larmes malgré tout.
Barney’s Version (V.F.: Le monde de Barney). Comédie dramatique de Richard J. Lewis. Avec Paul Giamatti, Dustin Hoffman, Rosamund Pike. 2h12.