La Presse
Dans les cercles shakespeariens, Anonymous de Roland Emmerich provoque depuis déjà plusieurs semaines beaucoup de bruit – un peu pour rien. Le chantre des effets spéciaux (2012, Independence Day) se penche en effet sur l’identité du barde d’Avon dans ce spectaculaire mais peut-être pas historiquement exact drame élisabéthain.
Comment un homme sans instruction a-t-il pu mettre les mots que l’on sait dans la bouche d’un prince hanté, d’amoureux maudits, bref, de nobles au destin tragique ? La question est posée depuis des siècles. Des « réponses » ont été données, identifiant Francis Bacon, Christopher Marlowe ou même la reine Élisabeth Ire comme ayant écrit Macbeth, Romeo and Juliet et autres Merchant of Venice.
Une autre théorie avance qu’Edward de Vere, comte d’Oxford, a été le véritable Shakespeare – en plus d’avoir eu des liens particuliers avec la Reine vierge... qui ne l’était pas du tout. C’est celle qu’explore le scénariste John Orloff, qui l’a présentée à Roland Emmerich il y a une décennie. C’est devenu le « pet project » du réalisateur qui, après avoir fait gagner beaucoup d’argent aux studios avec ses blockbusters apocalyptiques, a enfin eu le feu vert pour Anonymous.
Nous avons là le projet, mené à terme, d’un homme heureux. Laissons donc les « oxfordiens » et les « stratfordiens » s’entredéchirer sur la « vérité historique » du récit ici présenté ; et penchons-nous sur un film qui provoquera assurément des discussions dans les chaumières, mais qu’il faut prendre avant tout comme un divertissement.
Visuellement remarquable, le long métrage suit la tragédie du Earl d’Oxford, qui rêvait d’écrire théâtre et poésie, une passion que sa position dans la noblesse britannique – et la famille de sa femme – étouffèrent (officiellement) dans l’œuf. En réalité, il s’adonna à ce « vice » jusqu’à plus soif et, avec la complicité du dramaturge Ben Jonson (Sebastian Armesto), se trouva un prête-nom en la personne d’un acteur sans culture, mais pourvu d’un ego inversement proportionnel à son talent, William Shakespeare (Rafe Spall).
Entre une parenthèse contemporaine qui ouvre et clôt le film, Anonymous voyage entre la jeunesse et l’âge mûr des principaux personnages – et, à ce titre, mentionnons de judicieux choix dans le casting, entre autres pour Edward de Vere, qui prend tour à tour les traits de Jamie Campbell Bower et de Rhys Ifans (convaincant dans le drame) ; et surtout, pour la reine Élisabeth, incarnée par un duo mère-fille, Joely Richardson et Vanessa Redgrave.
Ces transitions temporelles se font sans « préparation » pour le spectateur et demandent une période d’acclimatation, afin de placer qui, quoi et quand. Ensuite, on ne peut qu’admirer l’aisance dont Roland Emmerich fait preuve dans sa direction d’une intrigue complexe. Mais, bien sûr, on ne peut chasser le naturel, qui a l’habitude de revenir au galop : le réalisateur n’allait pas laisser les faits se mettre en travers d’une bonne histoire. D’où, probablement, le « rebondissement de trop » à la fin. Mais il l’assume. On peut adhérer ou pas. Puis, discuter.
ANONYMOUS (V.F. : ANONYME)
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Drame d’époque de Roland Emmerich. Avec Rhys Ifans, Sebastien Armesto, Rafe Spall. 2h10.