Le jeudi 15 décembre 2011
Shame: mal de chair
La Presse
Steve McQueen a d’abord fait sa marque en tant que plasticien. Son cinéma en porte forcément la trace. Dans Hunger, film puissant qui l’a révélé au monde il y a trois ans, il posait son oeil sur le corps décharné du gréviste de la faim irlandais Bobby Sands. Dans Shame, il s’attarde cette fois à scruter l’âme et le corps d’un homme douloureusement atteint d’une addiction au sexe. Dans les deux cas, une plongée en apnée au coeur de la détresse humaine, personnifiée par un même acteur: l’exceptionnel Michael Fassbender.
Un peu comme s’il en avait fait l’objet d’une installation, McQueen place son acteur au centre d’une histoire extrêmement révélatrice de notre époque. Quand on découvre Brandon (Fassbender) une première fois, il est étendu, nu, au milieu de draps bleus froissés, l’oeil ouvert mais absent. Son bel appartement de Manhattan, avec vue imprenable sur l’Hudson, ne traduit pratiquement rien de sa personnalité, sinon une volonté de dépouillement. Visiblement, cet homme est sans attaches.
En fait, son univers est plutôt conscrit dans son ordinateur portable. Brandon visite des sites pornos aussi fréquemment que surgissent ses pulsions masturbatoires. Du sexe tout le temps. Avec des inconnues (et parfois inconnus) de passage. Avec des prostituées. Ou seul avec sa solitude dans les toilettes du bureau. Un appétit insatiable, jamais assouvi. Une frénésie permanente. L’appel urgent de la jouissance brute, instantanée. Comme si cette violence intérieure pouvait, le temps d’un orgasme, anesthésier l’indélogeable mal de vivre.
Une tentative de séduction plus «habituelle» avec une collègue se solde invariablement par un échec cuisant. Brandon est incapable d’allier sentiment et rapport sexuel. Et il en souffre. Sa prise de conscience sera cristallisée par l’arrivée dans le décor de sa soeur cadette (Carey Mulligan), vaguement chanteuse, assurément dépressive. Cette dernière aura d’ailleurs tôt fait de lui tendre un miroir dans lequel se reflète sa propre douleur.
De ce postulat désespéré, Steve McQueen tire un film subtil et bouleversant. La mise en scène, très élégante, évite tout effet racoleur, même si elle fait clairement écho à l’obsession d’un personnage en recherche constante d’aventures sexuelles. L’auteur cinéaste expose ce drame sans porter de jugement, préférant plutôt s’attarder à décrire le tourment d’un homme qui, dans son quotidien, se languit dans sa chair.
Lauréat d’un prix d’interprétation à la Mostra de Venise, Michael Fassbender module à la perfection la partition délicate que McQueen lui a donné à jouer. L’acteur offre l’une des performances les plus marquantes de l’année, dans un film qui l’est tout autant.
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SHAME ****
Drame réalisé par Steve McQueen.
Avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale.
1h40.