La Presse
Pendant qu'il était en résidence surveillée en Suisse, Roman Polanski a choisi de porter à l'écran Le dieu du carnage de Yasmina Reza. Sous des dehors policés, cette pièce férocement drôle emprunte la forme d'un huis clos aussi intense qu'implacable. Et expose du même coup les recoins les plus sombres de l'âme humaine.
Le réalisateur de Répulsion aura tôt fait d'y trouver matière à brasser des thèmes qui ont marqué son cinéma - et sa vie - depuis plus de 40 ans. Avec un quatuor de rêve devant la caméra, le jeu de massacre ne pourrait être plus percutant.
Bien entendu, l'origine théâtrale du film est évidente. Polanski a d'ailleurs choisi de la mettre de l'avant en gardant cette dynamique, tant sur le plan de l'écriture (le scénario a été écrit avec l'auteure de la pièce) que de la mise en scène.
À part la scène du début, où l'on voit de loin un enfant en agresser un autre dans un parc de Brooklyn, tout le film se déroule à l'intérieur de l'appartement bourgeois qu'occupent les Longstreet. Penelope (Jodie Foster) et Michael (John C. Reilly) y reçoivent la visite des Cowan, les parents du garçon qui s'est bagarré avec le leur plus tôt dans le parc.
La conversation - négociation serait un terme plus juste - entre Nancy (Kate Winslet) et Alan (Christoph Waltz) et les Longstreet, tous des gens instruits, est évidemment entamée selon les règles de l'art et de la bienséance. Pourtant, chaque geste, chaque mot, révèle les divergences profondes entre ces êtres aux convictions politiques et sociales diamétralement opposées.
Très rapidement, la rencontre tourne au vinaigre. Les instincts primaires prennent le dessus dès que les principes fondamentaux sur lesquels repose l'existence sont remis en question. Le message est clair: la bête sauvage enfouie en tout être humain peut émerger à tout moment, malgré les conventions civiles inventées pour la contenir.
Grâce à sa mise en scène précise et rigoureuse, Polanski exacerbe cette tension en nous faisant vivre ce moment en temps réel. L'humour est grinçant à souhait. Et la violence psychologique dans laquelle baigne toute cette histoire est constante. Les quatre acteurs modulent évidemment à la perfection les partitions grandioses qu'ils ont à défendre, mais Christoph Waltz, l'inoubliable commandant nazi d'Inglourious Basterds, emporte encore une fois le morceau.
Si la forme montre quand même ses limites, il reste que Carnage est d'une efficacité redoutable.
CARNAGE. Comédie satirique réalisée par Roman Polanski. Avec Kate Winslet, Jodie Foster, Christoph Waltz, John C. Reilly. 1h20