La Presse
Transposer le théâtre au cinéma est devenu la spécialité de Kenneth Branagh. Le réalisateur et acteur a un faible avoué pour Shakespeare (Much Ado About Nothing, Hamlet, Henry V). Avec Sleuth, il rend toutefois hommage à ses contemporains. Dans le fond et la forme. Car ce huis-clos, qui a d'abord été une pièce primée (d'Anthony Shaffer) et un film salué par la critique (réalisé en 1972 par Joseph L. Mankiewicz), est offert dans un emballage à faire baver Philippe Starck.
Dans un manoir anglais entièrement restauré et froidement décoré, une joute verbale et physique féroce est en voie de se dérouler entre un riche auteur d'âge mûr (Michael Caine) et le jeune amant sans le sou de son épouse (Jude Law).
C'est que ce dernier a le culot de se présenter chez le mari, une mission en poche: le convaincre de divorcer de sa femme pour que l'idylle puisse officiellement prendre des ailes.
Les premiers mots échangés se feront entre deux être civilisés, mais la discussion se transformera rapidement en plan macabre masqué en offre alléchante à l'amoureux naïf: simuler un vol de bijoux dans la demeure. Le jeune acteur sera ainsi millionnaire (sa belle a un train de vie de reine) et l'auteur ne risquera plus de leur voir la face.
D'abord un exercice de style, le Sleuth de Branagh est un objet froid, comme le Cube de Vincenzo Natali. Un trip artistique imaginé par Jude Law qui a jugé intéressant de proposer à Michael Caine de jouer dans le remake d'un film où il tenait à l'époque le rôle du blanc-bec (au côté de Laurence Olivier).
Tout est fragile et longuement étudié dans cette production avec acteurs de renom. La mise en scène fait la belle part aux plans en plongée et aux jeux avec les caméras de surveillance du manoir.
On a l'impression que c'est le décor qui motive l'action et non le sujet grave. Branagh ne s'est ainsi laissé aucune chance de faire oublier la pièce de théâtre à l'origine de son film.
Une telle démarche comporte ses revers. Elle n'invite pas à se lover au creux de l'épaule des personnages. On applaudit les bons coups de chacun, sans jamais éprouver de l'affection ou de pitié pour eux.
Cela dit, le Sleuth nouveau (présenté seulement en version originale anglaise) nous permet d'assister à une joute bien menée par des pros. Michael Caine fait dans une retenue jouissive.
Jude Law, parfois trop expansif, gâte le spectateur de savoureuses répliques. On se plaît à voir leurs personnages rusés et malhonnêtes s'humilier... même si Branagh a parfois oublié qu'il racontait une histoire.
*** 1/2
SLEUTH
Drame de Kenneth Branagh.
Avec Michael Caine et Jude Law.