La Presse
Est-il nécessaire d'être un exégète de l'oeuvre dylanesque pour apprécier I'm Not There? Pas vraiment. Le film que propose Todd Haynes (Far from Heaven) constitue une aventure cinématographique assez singulière pour entraîner quand même dans son élan le spectateur moins familier des faits et gestes de l'auteur de Blowin' in the Wind. Il convient toutefois de préciser que, contrairement à ce qu'affirment les artisans du film, il vaut quand même mieux connaître un peu le personnage au préalable afin de saisir le travail - brillant - de «déconstruction» qu'a accompli Todd Haynes.
Écartant d'office tout élément qui pourrait ressembler - même de loin - à une approche conventionnelle pour traiter les éléments biographiques du récit, l'auteur cinéaste propose en effet un portrait éclaté en sept morceaux, dans lequel l'artiste est incarné par six acteurs différents.
Mieux: tous ces différents éléments - qui correspondent chacun à l'un des multiples aspects de la vie ou de la personnalité de Dylan - se recoupent et se répondent au fil d'un récit par lequel on tente de saisir l'insaisissable. Dylan n'ayant de cesse de se réinventer tout en cultivant ses mystères, l'exploration qu'entreprend Haynes n'en devient que plus fascinante.
Ainsi, cette idée de multiplier les différentes facettes de la vie de Bob Dylan à travers autant de personnages relève presque du génie. Non seulement permet-elle à l'auteur cinéaste d'y aller à fond sur le plan créatif, mais elle possède aussi un formidable pouvoir d'évocation. Les éléments fictifs contribuent en outre à entraîner le récit bien au-delà du cadre biographique. Ils permettent ainsi à Haynes d'élaborer une vision issue d'une véritable interprétation artistique, laquelle emprunte ici la forme d'un jeu de miroirs complexe.
On remarquera ainsi cette volonté très nette d'épouser différents styles cinématographiques selon l'aspect du personnage évoqué. Loin d'être une simple formule, cette approche nous vaut de remarquables moments de cinéma. On ne peut d'ailleurs passer sous silence la période où le personnage se réinvente en rock star. Cate Blanchett, qui a obtenu le prix d'interprétation au Festival de Venise grâce à son étonnante composition, évolue ainsi dans un univers en noir et blanc dont le caractère évoque sans ambages le 81/2 de Fellini. On retiendra également l'esprit tout «godardien» dans lequel plonge le personnage dans sa vie intime. Charlotte Gainsbourg, qui prête ses traits à une artiste peintre avec qui Robbie (Heath Ledger) entretient une relation amoureuse, cristallise ainsi à sa façon le rapport qu'a Dylan avec les femmes.
Du ti-cul qui idolâtre Woody Guthrie (formidable Marcus Carl Franklin) jusqu'à l'homme plus mûr dont les traits empruntent ceux de Billy the Kid (Richard Gere), chaque évocation, déjà très riche, révèle un sens narratif hors du commun. Même si, à l'arrivée, il ne peut prétendre mieux faire connaître l'homme, Todd Haynes a quand même pris les moyens pour tenter de dévoiler, ne serait-ce qu'en parties fragmentées, l'âme contenue dans l'oeuvre de l'artiste. C'est déjà immense. I'm not There constitue tout un trip de cinéma.
Un bonheur n'arrivant jamais seul, notez que ce film prend aussi l'affiche en version originale avec des sous-titres en français.
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I'M NOT THERE (V.O.S.T.F.: I'M NOT THERE - LES VIES DE BOB DYLAN)
Chronique musicale réalisée par Todd Haynes.
Avec Christian Bale, Cate Blanchett, Charlotte Gainsbourg, Richard Gere.