La Presse
Après Chronicles, l'autobiographie lumineuse de Dylan, et No Direction Home, le documentaire magistral que lui a consacré Scorsese, Todd Haynes a sans doute compris qu'il ne pouvait surtout pas faire une biographie straight du grand Bob au cinéma. Parce que c'est impossible. Dylan est un homme libre, insaisissable, déroutant, qui s'est fait un devoir - et un plaisir - de ne jamais être là où on l'attendait. I'm not there? You bet!
Ce n'est qu'en s'autorisant la même liberté que Haynes a réussi à dessiner ce portrait plus vrai que nature de Bob Dylan décliné en sept personnages «fictifs». Aucun d'eux ne se nomme Bob Dylan, mais il y a dans la somme de ces êtres suffisamment de références, d'attitudes et de «coïncidences» pour séduire les fans, même purs et durs, de l'artiste.
Par contre, après avoir vu I'm Not There deux fois, je n'arrive pas encore à imaginer comment réagira celui qui ne connaît pas beaucoup Dylan. J'aurais le goût de lui expliquer tous les clins d'oeil qui vont faire sourire - et se sentir intelligent - tout fan de Dylan, même les plus faciles: Ballad of a Thin Man (Do you Mr. Jones?) qu'on entend au moment où l'agressif journaliste anglais Keenan Jones se fait remettre à sa place par Jude Quinn. Justement, ce Jude Quinn, pour lequel Cate Blanchett ira chercher un Oscar, n'est-il pas le Judas qu'un spectateur de Manchester insulte parce qu'il vient de virer électrique, et le Quinn de la chanson The Mighty Quinn? Et le petit Woody qui raconte avoir joué avec Bobby Vee (un pote du jeune Dylan), les pastiches des pochettes des premiers albums de Dylan, la visite du jeune Woody au Woody Guthrie agonisant. Ou encore le folksinger Jack Rollins qui défend sa liberté en répandant son fiel sur une assemblée de bien-pensants, la caricature hilarante d'un Pete Seeger hors de lui qui brandit une hache pour couper le courant au chanteur électrique, le Jude qui gambade dans un champ avec des Beatles gamins (devant l'hôtel de ville de Montréal - d'ailleurs).
Je l'avoue, le chassé-croisé des sept «personnalités» de Dylan m'a un peu donné le tournis. Si seulement Haynes avait résisté à la tentation de s'en défendre en plantant des justifications maladroites dans la bouche de ses personnages Heureusement, comme dans la vraie vie, la musique, chantée par Dylan ou par d'autres artistes inspirés, agit comme un baume.
Les sept personnages de Todd Haynes touchent à la vérité de Dylan sans pour autant en faire un portrait réducteur. Chapeau. N'en manque plus qu'un huitième, celui du Neverending Tour, pas très bavard et un brin parano, presque timide même, qui se donne tout entier à sa musique soir après soir sans jamais sortir de la bulle qui l'isole de son public.
Et le portrait serait achevé.
*** ½
I'M NOT THERE (V.O.S.T.F.: I'M NOT THERE - LES VIES DE BOB DYLAN)
Chronique musicale réalisée par Todd Haynes.
Avec Christian Bale, Cate Blanchett, Charlotte Gainsbourg, Richard Gere.