Le Soleil
Un philosophe idéaliste avait décrété que le XXe siècle serait religieux ou ne serait pas! Ce fut plutôt le siècle de la victoire du matériel sur le spirituel. La couleur dominante du XXe fut le noir. Au tournant du siècle, l’or noir fonda les premières grandes richesses de l’Amérique. C’est ce liquide visqueux qui irrigue la saga maléfique de Paul Thomas Anderson, Il y aura du sang. Un sang noir.
L’histoire de Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) est très typique. En 1898, Plainview s’improvise prospecteur : c’est alors la façon la plus rapide de devenir riche. Le début du film nous montre longuement les gestes frustes de ce solitaire qui fouille la terre comme un ver. Nous avons affaire à un dur, à un farouche, à un enragé.
Premier puits, première victime. Un accident de travail ayant tué son associé, Plainview adopte son jeune fils, H.W., pour jouer les pères affectueux et attendrir les gens avec lesquels il traite. Dès cet instant, nous savons que nous avons affaire à un homme qui ne respecte rien.
L’aspect le plus troublant du film survient avec l’arrivée du personnage falot de Paul Sunday (Paul Dano), un tout jeune homme qui vient lui vendre un secret, un «filon», car il est le seul à savoir que sa terre familiale abonde en pétrole. Plainview paie le jeune homme et se présente au ranch en se faisant passer pour un chasseur de cailles, toujours en compagnie de son faux fils. Cet homme est le père du mensonge. Comme le diable. Il n’a donc aucune peine à rouler le vieux père de Paul et à lui acheter sa terre caillouteuse pour une bouchée de pain noir.
Et c’est à ce moment qu’apparaît Eli, joué également par Paul Dano. Est-il le jumeau de Paul? Toujours est-il qu’on ne verra jamais ensemble Paul et Eli. Le second, qui ambitionne de devenir pasteur, ignore la trahison du premier. L’hypothèse du dédoublement de personnalité, s’il peut sembler forcé, enrichit considérablement la portée morale de ce film, qui n’est pas aussi linéaire qu’il y paraît...
Exit Paul. À partir de ce moment, et pour tout le reste du film, vont s’affronter le démoniaque entrepreneur et l’apprenti pasteur. Cependant, Eli, qui se dit homme de Dieu, va chercher constamment à conclure un pacte avec ce diable d’homme d’argent qu’est Plainview. Ce dernier, de son côté, va faire mine de collaborer avec l’homme d’église, dans le mesure où il va l’aider à mater la masse ouvrière. C’est la bonne vieille théorie de la religion, opium du peuple.
Alliance
En arrière-plan, se dessine assez grossièrement l’alliance secrète entre l’Église et le pouvoir. Pour faire bonne mesure, Paul Thomas Anderson se moque des deux! Eli et Plainview seront humiliés, chacun à son tour. Si Eli apparaît le plus minable, le plus ridicule des deux protagonistes, Plainview reste le mauvais génie de ce success story qui ressemble de plus en plus à une descente aux enfers. La dernière scène nous laisse l’image d’un Daniel Day-Lewis proprement méphistophélique.
Il y aura du sang sera vraisemblablement candidat aux principaux Oscars. Day-Lewis a raflé le titre de meilleur acteur dans un film dramatique aux Golden Globes. La saga de Paul Thomas Anderson possède un souffle épique qui nous porte à bout de bras pendant deux heures et quarante. Malgré sa grande intensité dramatique et sa belle facture classique, dans la tradition des fresques de John Ford, le film retiendra surtout l’attention à cause de la solide performance de Daniel Day-Lewis, qui enchaîne les scènes remplies de cris et de fureur, comme en raffolent les membres de «l’Académie».
Reste LA question. Pourquoi courir après la richesse avec autant d’âpreté, en broyant tout et tous sur son passage? Paul Thomas Anderson met la réponse dans la bouche de Daniel Plainview : «Je veux être riche pour vivre séparé du monde. Les humains me répugnent!» Comme Howard Hughes, Randolph Hearst et tant de self made men, Daniel Plainview rêve de dominer le monde, seul sur sa montagne d’or, regardant de haut ses semblables qu’il craint autant qu’il méprise. Pour ces paranoïaques mégalomanes, la fortune est une forteresse imprenable. Mais l’ennemi aura eu tout le temps de s’infiltrer à l’intérieur comme dans Le masque de la mort rouge, le conte toujours actuel d’Edgar Allan Poe.