Le Soleil
Une icône comme Bob Dylan, ultime représentant de la protest song américaine, méritait un documentaire à la hauteur de son immense aura. Sans céder un seul instant à la facilité, le réalisateur Todd Haynes livre avec Les vies de Bob Dylan (v.o.a. avec sous-titres de I’m Not There) un portrait ambitieux, vertigineux — et, avouons-le, parfois déroutant — de celui qui aimait arriver là où personne ne l’attendait.
Oubliez le documentaire classique qui reconstitue de façon chronologique la vie de son objet d’étude. Soucieux de coller à la personnalité complexe de Dylan, le réalisateur du magnifique Loin du paradis (avec Julianne Moore, 2002) fait le pari excentrique de relater sept aspects de sa vie professionnelle et privée à travers six acteurs différents, dont une femme (Cate Blanchett).
Sur papier, on devine que l’idée devait être difficile à vendre à un producteur. Ce n’est qu’une fois à l’écran que le projet prend tout son sens. Et son génie.
Sept Dylan, donc. Un garçon noir de 11 ans (Marcus Carl Franklin), qui pousse la chansonnette à travers l’Amérique, alter ego du jeune Dylan cherchant à oublier ses origines de Juif de classe moyenne. Ce gamin, c’est aussi (et surtout) l’énorme influence de Woody Guthrie sur l’artiste.
Un Dylan façon Jack Rollins (Christian Bale), dans l’Amérique contestataire des années 60, à l’époque mouvementée de The Times They Are A-Changin et Blowin’ in the Wind. C’est aussi à cette période de sa vie que le chanteur, à la recherche de spiritualité, deviendra pasteur d’une église pentecôtiste (personnage également incarné par Bale).
Un Dylan à l’allure de Rimbaud (Ben Whishaw) où l’artiste se confond avec le poète subversif, parlant de façon floue de ses motivations personnelles au quidam d’une agence gouvernementale anonyme qui l’interroge. Ce Dylan évanescent est le narrateur du film.
Un Dylan androgyne (Cate Blanchett) qui correspond à l’époque où Dylan s’est mis ses fans à dos en délaissant le folk pour la guitare électrique. Son attitude était provocatrice pour l’époque, d’où le choix de Blanchett, dont la performance lui a valu une mise en nomination à l’Oscar de la meilleure actrice de soutien. L’Académie peut tout de suite lui envoyer le trophée par la poste tellement elle crève l’écran.
Robbie (Heath Ledger, décédé cette semaine) est l’incarnation de la vie personnelle de Dylan et de sa relation avec la peintre Claire (Charlotte Gainsbourg), à l’époque de la guerre du Viêtnam. Leur séparation amènera le couple devant le tribunal pour la garde des enfants.
Billy (Richard Gere), un Dylan vieillissant, est le dernier personnage (peut-être le moins réussi et convaincant) de cette galerie kaléidoscopique. Le Dylan de sa période musique country et folklore américain, mais aussi le Dylan de Pat Garret and Billy the Kid, de Sam Peckinpah.
Qu’on soit fan ou non de Dylan, le film de Haynes est fascinant, autant sur la forme que sur le fond. Il rend hommage, sans complaisance, à un être d’exception dont la contribution artistique n’a d’égale que son plaisir à brouiller les pistes sur sa véritable identité.
Que le vrai Dylan se lève...