La Presse
Il s'appelle Bertrand. Il est professeur d'allemand. Il est taciturne. Il rend visite à sa femme à l'hôpital tous les après-midi. Il l'épaule depuis cinq ans, depuis que le cancer a frappé. Il lui rend visite et il rentre chez lui, dans la maison où vit aussi Valentine, 16 ans, la fille de sa femme, révoltée par la maladie de sa mère, en colère contre son beau-père. Il est interprété par Vincent Lindon.
Elle s'appelle Lorraine. Elle est graphiste. Elle est volubile et, souvent, parle plus vite qu'elle ne pense. Pour dire ce qu'elle pense. Elle va voir son conjoint à l'hôpital tous les après-midi. Ils venaient d'emménager ensemble après une année de fréquentation quand le cancer a frappé. Elle trouve la situation injuste. Pour lui, oui. Mais aussi pour elle. Elle est interprétée par Emmanuelle Devos.
Ils sont ceux qui restent. Ils sont au coeur de Ceux qui restent, premier long métrage écrit et réalisé par la comédienne Anne Le Ny. Ils ne se seraient jamais rencontrés dans d'autres circonstances. Et si le hasard les avait mis en présence, ils ne se seraient pas parlé. Ou à peine. Par politesse. Rien en commun pour aller plus loin.
Mais la vie, celle qui est teintée par le spectre de la mort planant sur un être aimé, les met en présence. Dans un premier temps, Bertrand sert de guide à Lorraine. C'est ainsi que ça fonctionne. C'est ça que cela veut dire. Puis c'est elle qui le secondera. Lui (ré)apprendra à (sou)rire. Le lien entre eux va s'épaissir. La bouée se fait amitié. Peut-être plus. Avec ce que cela peut vouloir dire de culpabilité.
A-t-on le droit de rire quand l'autre, celui ou celle qui compte, se bat avec la mort? Comment peut-on avoir envie de vivre quand la mort s'incruste et frappe si près ? Justement...
Pour raconter cela, Anne Le Ny a écrit un scénario d'une belle pudeur. Jamais elle ne montre les malades. Ni les conjoints en train de pleurer. Bertrand cogne à la porte de chambre de sa femme, colle un pâle sourire à son visage et entre. Coupez. Lorraine sort des toilettes. Son maquillage a coulé. Elle a pleuré. Ailleurs que devant la caméra. Coupez. Bref, Anne Le Ny a fait le choix, excellent, de montrer les (sur)vivants. Entre eux.
Résultat : malgré son thème, Ceux qui restent est un film extrêmement vivant. Et optimiste. Un film humain puisque l'humain est là, partout, avec ses tentatives de grandeur devant l'épreuve, avec ses failles. L'humain, pas le héros. Présent dans le jeu formidable des deux acteurs et dans les dialogues émouvants, justes, parfois très drôles. Jamais larmoyants.
Tout juste si on peut regretter la trame « tertiaire « du long métrage, où il est question d'une soeur à qui Bertrand ne parle pas depuis des années. La seconde, elle, se penche sur Bertrand et son autre soeur (incarnée par Anne Le Ny) et permet de « quitter « l'hôpital, ce qui est bienvenu. Mais la troisième trame, elle, demeure à ce point en surface qu'elle aurait pu être amputée afin, peut-être, de laisser plus de temps pour explorer la relation entre l'homme et la fille adolescente de sa conjointe.
Mais c'est un détail. Ce n'est vraiment pas ce qui reste de Ceux qui restent.
***1/2
Ceux qui restent
Drame d'Anne Le Ny.
Avec Emmanuelle Devos, Vincent Lindon, Yeelem Jappain, Christine Murillo.
1 h 30