La Presse
Il y a trois ans, Christopher Nolan a fait renaître la franchise Batman de brillante façon avec Batman Begins. En s’attardant aux sombres origines du héros, l’auteur cinéaste avait fait basculer le genre dans le drame, octroyant à ses personnages une dimension tragique allant bien au-delà de la vision plus simpliste des adaptations précédentes. Le postulat ayant déjà été bien installé, Nolan explore cet aspect avec encore plus d’acuité dans ce nouvel opus intitulé The Dark Knight (Le chevalier noir en version française).
Le résultat, franchement, impressionne.
Nolan a en effet su allier harmonieusement la notion de grand spectacle à la sophistication d’une véritable démarche d’auteur cinéaste.
Plongeant Gotham City dans une atmosphère très «post 11 septembre» (les vestiges d’un immeuble en ruines ne sont pas sans évoquer Ground Zero), Nolan s’attarde à décrire les jeux de pouvoirs qui s’exercent et se tiraillent entre des personnages qui, tous, devront remettre en question leurs propres valeurs morales.
Le lieutenant Gordon (Gary Oldman), stimulé par le dynamisme dont fait preuve le nouveau procureur Harvey Dent (Aaron Eckhart) dans la lutte contre la criminalité, croit pourtant pouvoir contrôler la situation. Au point où Bruce Wayne (Christian Bale), dont l’alter ego Batman suscite toujours des réactions ambivalentes dans la population, songe même à accrocher sa cape. Cette période d’accalmie pourrait ainsi lui permettre de reconquérir enfin le coeur de Rachel Dawes (Maggie Gyllenhaal prend le relais de Katie Holmes), l’assistante du procureur qui, manque de bol, entretient une liaison sentimentale avec Dent.
Évidemment, les crimes du Joker (Heath Ledger) changeront la donne. Le ton est d’ailleurs donné dès le prologue alors que des complices masqués aident leur chef au visage mutilé à dérober une somme astronomique dans une banque. Le caractère irrationnel et imprévisible du personnage est dès lors établi.
Le Joker emprunte en effet les allures d’un terroriste sans foi ni loi, sans aucune éthique. L’incarnation même de l’être diabolique, doté de cette faculté de confronter ceux qu’il rencontre à leurs propres insécurités, leurs propres failles.
Tout en ne ménageant pas les revirements, le scénario maintient un fil conducteur très cohérent, dans la mesure où chaque personnage est forcément entraîné vers ses propres zones d’ombre. Nolan, qui signe le scénario avec son frère Jonathan (David S. Goyer a participé à l’élaboration du récit), a ainsi eu l’intelligence de ne pas construire son histoire seulement autour de l’inévitable confrontation finale entre deux ennemis. À vrai dire, The Dark Knight est plus un film choral, l’auteur cinéaste prenant bien soin de soigner chacun des personnages. Évidemment, le fameux Joker se trouve ici à l’épicentre d’un séisme dont les effets traumatiques se feront sentir de façon tangible. La performance de Heath Ledger est à cet égard exemplaire. L’acteur impose d’emblée la folie du personnage, le trouble qu’il suscite aussi, sans ne jamais verser dans la caricature. À l’aspect plus clownesque qu’avait donné Jack Nicholson au personnage sous la direction de Tim Burton, Ledger oppose une approche plus tragique, dont l’effet glace le sang. Face à lui, tous les autres acteurs se maintiennent à la même hauteur en prenant le parti de la sobriété. Eckhart est particulièrement solide, tout comme Bale, Oldman, Michael Caine et Maggie Gyllenhaal.
La réussite de The Dark Knight tient aussi dans la maîtrise avec laquelle Chris Nolan mène les scènes d’action (les amateurs seront bien servis), mais également au fait qu’un souci de réalisme les anime.
Les images de synthèse se font discrètes, et les effets spéciaux ne donnent jamais dans la débauche. Ils servent plutôt admirablement le propos.
Un mot, enfin, sur les six scènes tournées en IMAX. Si vous avez l’occasion de voir le film sur un tel écran, n’hésitez pas. Ces séquences s’intègrent en effet magnifiquement dans la projection, et les transitions entre le format «normal» et le format IMAX se font le plus naturellement du monde. Indéniablement, il s’agit d’une valeur ajoutée. Les superbes images de Wally Pfister prennent ainsi une dimension rien de moins que grandiose.
Alors, Oscar ou pas? Compte tenu de la très grande qualité de cette superproduction, des nominations relèvent maintenant de l’ordre du possible. Quant au regretté Ledger, une sélection dans la catégorie de soutien semble maintenant aller de soi.
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THE DARK KNIGHT (V.F.: Le chevalier noir). Drame d’aventures réalisé par Christopher Nolan. Avec Christian Bale, Heath Ledger, Aaron Eckhart, Maggie Gyllenhaal, Michael Caine. 2h32.
Batman s’allie aux autorités afin de combattre un voleur de banque aliéné qui met Gotham City à feu et à sang.
Du grand spectacle, allié à une véritable vision d’auteur cinéaste.