Le Soleil
Le sombre, ténébreux et cruel Chevalier noir, deuxième chapitre des aventures de Batman réalisé par Christopher Nolan, perce comme jamais les mystères de la psychologie du justicier masqué pour toucher le cœur même de sa souffrance existentielle. Lutter pour la victoire du bien a un prix et, cette fois, la note se révélera tout particulièrement élevée.
L’ambiance du Chevalier noir se révèle apparemment semblable à celle du précédent Batman Begins. Le spectacle consiste en deux heures et demie de cinéma dense et rythmé. De quoi repaître les plus affamés des cinéphiles. Le budget, de toute évidence substantiel, a été mis au service d’une esthétique léchée qui se traduit à l’écran dans un réalisme poussé. On n’a guère le choix d’embarquer.
Les cascades aériennes — on ne verra jamais plus Hong Kong de la même manière —, les poursuites, les bagarres et les fusillades, quoi que présentes comme dans tout film d’aventures, n’empêchent pas le développement progressif d’une pensée philosophique. L’humour, assez présent au début du récit, s’efface de plus en plus pour laisser place à une réflexion de plus en plus sérieuse et étoffée.
Avec la disparition foudroyante du comédien Heath Ledger peu de temps après la fin du tournage, l’attention se tourne bien sûr vers le personnage du Joker, que l’acteur australien livre, c’est vrai, avec un excellent sens de ce qu’on pourrait appeler la folie raisonnante. La figure effroyable du vilain s’en trouve complètement renouvelée.
Terreur et destruction
Toutefois, un autre important personnage, celui du procureur général Harvey Dent, incarné avec une assurance de playboy par Aaron Eckhart, occupe lui aussi un rôle-clé dans le scénario. Une pièce de monnaie, un visage à moitié défiguré, un surnom approprié (Double-Face), autant d’images qui mettent en évidence la dualité du bien et du mal et qui, plus globalement, d’une métaphore à l’autre, renforcent l’impression d’unité.
C’est surtout grâce à Dent que l’on comprend qu’en agissant de façon déréglée et en dehors de toute morale, le Joker exprime une sorte de non-dualité destructrice et inhumaine, porteuse de peur et de chaos. Ce faisant, il devient le symbole absolu de la terreur et de la destruction.
Le dilemme, à la fois pour Batman (repris avec la consistance qui s’impose par Christian Bale) et pour la population de Gotham, se situe dès lors dans le choix de la réplique à donner à une telle menace. Justifie-t-elle le recours au mal, ne serait-ce que de façon ponctuelle? Une réponse positive à cette question est précisément ce que recherche le Joker.
Le défi de Batman consiste à éviter que Gotham ne tombe dans le piège, c’est-à-dire qu’elle perde son sens de la morale et du bien. Pas évident comme boulot. Voilà au fond la raison pour laquelle il ne deviendra jamais un héros populaire, et qu’il restera pour toujours un gardien anonyme du bon droit et de la justice, en d’autres mots un chevalier noir.
Cela importe peu à Batman toutefois car, pour lui, la lutte la plus importante n’est pas celle qu’il livre à l’extérieur, mais bien celle qui se joue à chaque instant au plus profond de son âme.