La Presse
L’approche de Denis Côté pourrait pratiquement être résumée par un extrait du mot que l’auteur cinéaste a écrit à propos de son nouveau film. «J’ai choisi le noir et blanc pour la fulgurante beauté des contrastes possibles, mais aussi pour chuchoter, non sans humour, que ces paumés ne méritent pas la couleur.»
Ajoutez à cela le fait que ce troisième long métrage porte un titre n’ayant aucun lien direct avec la situation proposée («Elle veut le chaos» fait partie des paroles entendues dans une chanson de Christophe accompagnant le générique de fin), et vous avez là un film qui se tient toujours un peu en porte-en-faux, tout en révélant un aspect on ne peut plus sombre de la nature humaine.
Il y a d’abord une grande route, dans un coin de pays sans nom. Il y a une jeune femme (Ève Duranceau) dont on devine le chamboulement intérieur, bien que rien ne soit exprimé de façon explicite. Il y a le retour de Pierrot (Laurent Lucas) un ex-bagnard qui voudrait bien repartir sur des bases plus nettes. Puis il y a ces étranges voisins. Qui veulent faire la loi dans un patelin où la loi ne sert pourtant à rien. Il y a notamment ce Spazz (Nicolas Canuel), gonflé du muscle et fort en gueule, qui amène dans son antre deux prostituées russes – dont il veut assurer la gérance – dans un marché où n’existe aucune clientèle.
Ceux qui chercheront un récit linéaire aux codes bien établis et aux dialogues policés en seront quittes pour une bonne dose d’ennui. En revanche, ceux qui se laisseront gagner par le caractère impressionniste de cette proposition inusitée savoureront les atmosphères, très riches, et apprécieront le caractère lancinant des images (composées par Josée Deshaies), parfois d’une triste beauté.
En fouillant bien comme il faut, ils parviendront peut-être même à déterrer l’humour latent contenu dans ce conte rural aux velléités urbaines. De fait, les méandres des parcours respectifs de chacun des personnages, dont les destins semblent tracés d’avance, empruntent ici un aspect inhabituel. Rien n’est formaté, rien n’est encadré, sinon le désir d’une mise en images rigoureuse à travers laquelle chaque plan témoigne d’une envie d’explorer le langage cinématographique.
Ne pouvant s’agripper aux repères habituels, les acteurs abordent ici leurs personnages avec une grande économie de moyens. À cet égard, Ève Duranceau offre une performance empreinte de subtilité, s’immisçant dans l’intériorité d’une jeune femme marquée par un passé qu’on devine lourd. La distribution d’ensemble est aussi solide.
Lauréat du prix de la mise en scène au Festival de Locarno cette année, Elle veut le chaos s’inscrit dans la continuité des États nordiques et de Nos vies privées. Ce film très singulier ajoute une pierre de plus dans la construction de l’une des œuvres les plus originales du jeune cinéma québécois. C’est à prendre ou à laisser. Nous, on prend.
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***1/2
ELLE VEUT LE CHAOS
Drame réalisé par Denis Côté. Avec Ève Duranceau, Nicolas Canuel, Laurent Lucas, Normand Lévesque. 1h46.
Dans un petit village isolé, une jeune femme est coincée dans les rivalités entre son beau-père et une bande de voyous.
Une proposition inusitée aux accents impressionnistes.