|
Aleksi K. Lepage (collaboration spéciale) |
La Presse
Gran Torino, sorte de drame social tragicomique aux qualités et aux faiblesses contestables à l’infini, aurait pu s’intituler Tout Eastwood en 120 minutes tant l’acteur et réalisateur y dévoile son savoir-faire technique, ses obsessions, ses vues intéressantes sur les fantasmes et les démons propres à la psyché américaine, son humour bourru; aussi ses maladresses, ses égarements patriotiques, ses tares et ses tics. De par les thèmes qui y sont abordés, on n’aurait pas tort de considérer Gran Torino comme le compagnon pauvre ou le versant comique de Mystic River, peut-être son meilleur film.
Après la mort de sa femme, le vieux Walt Kowalski (Eastwood), vétéran de la guerre de Corée devenu malcommode, refermé et raciste, avec ses airs de Dirty Harry à la retraite, passe ses journées à vider des bières, à tondre le gazon et à bichonner sa voiture de collection, la fameuse Gran Torino du titre: un vieux modèle Ford devenu évidemment rare et entretenu par Walt comme un objet de musée. Ce char de luxe attise la convoitise des gangs de rue du quartier, et quand un adolescent vole la précieuse automobile à la demande insistante de cousins de la pègre asiatique, Walt, homme de cuir et de peu de mots, cherchera à punir le délinquant.
Peu à peu, Walt, bien malgré lui et par la force des choses, se liera d’amitié avec ses voisins immédiats, issus des lignées Hmong (autrefois peuple nomade, parti de la Chine pour s’installer au Vietnam). Il se trouve que le voleur, un ado timide et mal dans sa peau, est membre de cette famille voisine, et Walt, pourtant aigri et xénophobe, se prendra d’affection pour lui, contre toute attente. Walt deviendra vite une sorte de mentor, une figure paternelle auprès de l’adolescent. Mais le vétéran, toujours animé par des haines obscures et des violences trop longtemps refoulées, commettra un acte terrible contre les chenapans des gangs de rue. Et son geste irréfléchi sera la cause d’horribles représailles…
Gran Torino est, au premier degré, une leçon de morale, aux forts accents chrétiens, de faute et de rédemption; une fable simpliste où le «héros», croyant agir suivant des valeurs nobles, sème le mal. Au deuxième degré, c’est une comédie où Eastwood fait en quelque sorte un pastiche de son propre cinéma. Parfois pesant et embarrassant par ses approches un peu grossières des thèmes du crime et du repentir, de l’effritement des valeurs et des traditions, Gran Torino demeure un autre excellent film populaire et intelligent de ce cinéaste 100 % américain, dans toutes ses fibres, qui signe ici une oeuvre mineure, à ranger près de son sous-estimé Space Cowboys. S’il s’agit de son dernier film, Eastwood, qui soufflera bientôt ses 80 chandelles, s’en sort néanmoins parfaitement à l’aise et décomplexé.
..................................................................................................................................................
***
GRAN TORINO
Drame de Clint Eastwood. Avec Clint Eastwood, Christopher Carley, Bee Vang. 1h56.
Un vieillard, vétéran de guerre aigri et xénophobe, se repent au contact d’une famille asiatique laquelle, après un sauvetage imprévu, l’accueille comme une sorte de héros.
Tout Eastwood, en un seul film.