Le jeudi 5 mars 2009
Je me souviens : retour à soi
La Presse
André Forcier s’est recentré. Après Les États-Unis d’Albert, une fantaisie ambitieuse à travers laquelle il s’était un peu perdu, celui que l’on surnomme «l’enfant terrible du cinéma québécois» propose aujourd’hui un film plus ancré dans la réalité. Sans ménager les fulgurances qui ont défini son cinéma, le réalisateur d’Au clair de la lune s’inscrit cette fois dans l’urgence de dire, de raconter.
Il s’attarde ainsi à décrire, à sa manière, une page occultée de l’histoire du Québec, celle des années 50. Une époque de grande noirceur bien sûr, mais aussi un temps où le militantisme commençait à ruer dans les brancards. Et où l’on commençait à revendiquer son identité.
Oeuvre de mémoire, Je me souviens parle aussi beaucoup aux habitants actuels d’un pays qui en oublie parfois sa devise.
Très axé sur l’enfance, tant celle qui se vit dans la légèreté que celle qui se fait exploiter dans un monde d’adultes, le récit du nouveau Forcier s’articule autour d’une histoire de vengeance. Le combat que mène un modeste mineur communiste (Pierre-Luc Brillant) pour accéder à la présidence de son syndicat aura en effet des conséquences insoupçonnées dans ce patelin abitibien où l’on trime à la dure. Un rival (David Boutin), appuyé par la toute puissante Église (et la non moins puissante main duplessiste), se pose sur son chemin. Il y aura drame. Le petit garçon du communiste se liera d’amitié avec la fille du rival. Un étranger (Roy Dupuis) scellera leur destin d’une façon que seule un cinéaste possédant un univers aussi singulier pouvait imaginer.
Les images en noir et blanc confèrent ici au récit de magnifiques élans poétiques. Signées Daniel Jobin, celles-ci ne cèdent pourtant jamais à la surdose esthétisante, et préservent un climat d’âpreté qui colle parfaitement au ton du film.
Surtout, Forcier a su dessiner sa galerie de personnages avec une grande économie de moyens, les faisant exister simplement au détour d’une réplique inspirée ou d’une attitude un peu frondeuse. Les (nombreux) acteurs ayant pris du service pour la cause y vont d’ailleurs tous de performances généreuses, visiblement heureux de pouvoir se mettre en bouche la langue très particulière de l’auteur cinéaste. De Rémy Girard à Hélène Bourgeois-Leclerc; de Pierre-Luc Brillant à Céline Bonnier, sans oublier France Castel (étonnante en bourgeoise anglaise), Roy Dupuis et bien d’autres, tous relèvent magnifiquement la gageure de Forcier.
Élaboré avec très peu de moyens, principalement grâce aux programmes destinés au cinéma indépendant, le réalisateur d'Une histoire inventée réussit un film qui emprunte ici toutes les allures d’un tour de force. Ne reste plus à souhaiter que Je me souviens le réhabilite. Le Québec n’a pas les moyens de se priver d’une telle voix.
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***1/2
Je me souviens
Comédie dramatique réalisée par André Forcier. Avec David Boutin, Michel Barrette, Céline Bonnier, Hélène Bourgeois-Leclerc, Rémy Girard. 1h29.
Au début des années 50 en Abitibi, un mineur communiste tente de se faire élire à la présidence de son syndicat. Son employeur tente de lui faire obstacle.
Un film qui s’inscrit dans l’urgence de dire, de raconter. Du bon Forcier.