En toile de fond de ce film tourné avec peu de moyens (1,2 million $) mais beaucoup de coeur, une volonté manifeste de son auteur de régler quelques comptes avec un passé peu glorieux de l'histoire du Québec, celui du milieu du siècle dernier, alors que la syndicalisation des ouvriers des mines se heurtait à l'intransigeance des pouvoirs politiques et religieux. Qui plus est, Forcier est le narrateur de cette tragi-comédie tournée en noir et blanc.
Dans l'Abitibi de 1949, dans la mouvance de la grève d'Asbestos, un libre-penseur communiste ayant pour nom Robert Sincennes (Pierre-Luc Brillant) cherche à prendre la tête du mouvement syndical de la Sullidor Mining. On souhaite que l'ère des primes, si chères au patron pour exercer son pouvoir discrétionnaire, disparaisse au profit d'une plus grande justice ouvrière.
Robert Sincennes n'aura pas la tâche facile. Le patron anglophone (Iram Taylor), Maurice Duplessis (Michel Barrette) et monseigneur Madore (Rémy Girard) disposent d'un homme de paille, Richard Bombardier (David Boutin), un à-plat-ventriste opportuniste qui connaîtra toutefois une fin tragique, un soir de beuverie, en voulant entraîner sa douce (Céline Bonnier) dans la chambre à coucher pour lui faire ce bébé qu'elle désire tant.
Du coup, plus rien n'ira au village. La veuve se mettra en tête de mettre fin aux commérages sur la mort de son homme en couchant avec les maris de deux de ses concitoyennes les plus médisantes (Hélène Bourgeois-Leclerc et Julie Dupage). «La moitié de l'Abitibi me prend pour une meurtrière à cause des vaches du Club des fermières...»
L'histoire fera des petits. Ou plutôt une petite, Némésis (Alice Morel-Michaud), une enfant renfermée dans le mutisme, repoussée par cette mère devenue alcoolique, qui se mettra à parler soudainement le... gaélique au contact d'un fier indépendantiste irlandais, Liam Hennessy (Roy Dupuis).
Il y a un peu de tout dans Je me souviens, tellement qu'on ne sait plus trop quoi penser de ce récit à tiroirs, où l'absurde se chamaille avec le réalisme, mais pas toujours pour le mieux. Homme de peu de concessions, André Forcier s'est de toute évidence fait plaisir en cherchant à insuffler un ton déstabilisateur à son film. La musique du compositeur nordique Edvard Grieg rehausse le côté burlesque de certaines scènes.
Forcier tire un peu dans toutes les directions, dans cet exercice de mémoire collective, où les enjeux globaux s'effacent devant des anecdotes qui virent le plus souvent à la farce tragique. On pense à ces orphelins de Duplessis, lancés au coeur de l'affrontement patronal-syndical, qui ne pourront voter après avoir mangé du gâteau bourré de laxatifs...
L'essoufflement est d'autant plus palpable en seconde partie, avec l'histoire de Némésis, fillette sans voix qui renaît en parlant le gaélique, métaphore sur le sort de la langue française menacée elle aussi de disparition. La conclusion de cette farce maîtrisée se termine en Irlande, sans toutefois que le voyage amène quoi que ce soit au récit.
L'enfant terrible du cinéma québécois a encore frappé. Hélas, Je me souviens ne laisse pas un souvenir impérissable.
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Genre : comédie dramatique
Réalisateur : André Forcier
Acteurs : Pierre-Luc Brillant, David Boutin, Céline Bonnier, Roy Dupuis, Rémy Girard, Hélène Bourgeois-Leclerc, Julie Dupage, Michel Barrette, France Castel, Michel Daigle, Gaston Lepage, Alice Morel-Michaud, Charles-Olivier Pelletier, Renaud Pinet-Forcier, Mario Saint-Amand et Doris St-Pierre
Salle : Le Clap
Classement : général
Durée : 1h29
On aime : le jeu de Roy Dupuis (et sa maîtrise du gaélique), l'utilisation du noir et blanc, la capacité de Forcier à faire beaucoup avec peu
On n'aime pas : le burlesque de certaines scènes, les ruptures de ton, la décevante finale irlandaise