La Presse
Peut-on vraiment changer? Voilà la question à laquelle tente de répondre Ken Scott dans cette première réalisation. Dans ce road movie pédestre au cœur duquel figurent cinq bandits montréalais «plus petits que nature», l’auteur cinéaste, à qui l’on doit notamment les scénarios de La grande séduction et Maurice Richard, propose un récit moins innocent qu’il ne paraît au premier abord. Et révèle deux ou trois choses de la condition masculine.
La force de ces Doigts croches réside d’abord dans la manière avec laquelle Scott a dessiné ses personnages. Même s’ils sont tous très typés et que chacun a un rôle bien défini au sein du groupe, ces hommes gardent leurs propres accents de vérité. Si, parfois, quelques bonnes «lignes» sont lancées, jamais ne le sont-elles pour le simple plaisir du gag ou de l’effet de style. À cet égard, Scott a bien su mesurer ses élans – peut-être même un peu trop – en ancrant son récit dans un genre où le dosage entre la comédie et le drame a toujours l’apparence d’un exercice de haute voltige. Ce parti-pris enlève d’ailleurs un peu de mordant aux répliques, comme si l’auteur s’était retenu d’y aller à fond dans les ressorts comiques.
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En revanche, il a quand même su trouver la juste note pour évoquer le parcours, au début des années 60, de cinq malfrats issus de ce qu’on appelait à l’époque le «faubourg à m’lasse». Ces amis ont d’ailleurs probablement appris dès leur enfance à commettre des crimes sans envergure pour essayer de survivre dans ce quartier malfamé.
Aussi se retrouvent-ils maintenant dans une situation pour le moins improbable. Après avoir purgé une peine de prison d’une durée de quatre ans pour un «vol du siècle» qui a mal tourné, les cinq lascars se retrouvent… en Espagne.
Les repris de justice doivent en effet s’astreindre à franchir à pied les 830 kilomètres du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle pour récupérer le butin avec lequel s’était enfui un complice. Ils doivent aussi prouver qu’ils ont désormais l’envie sincère de se transformer en «honnêtes citoyens».
Le fait de camper cette histoire dans une époque où le Québec est en train de vivre sa révolution tranquille apporte au récit une indéniable richesse. Même si les clins d’œil sympathiques abondent, surtout sur le plan musical (Ton amour a changé ma vie, un classique des Classels), Scott évite tout aspect folklorique.
Il préfère en outre se concentrer sur le fil d’un récit où la solidarité masculine est constamment remise en cause, dans une dynamique où la tricherie constitue l’une des seules vertus acquises. Dans ce contexte, le pauvre Donald Quintal (Patrice Robitaille), le plus naïf de la bande, aura bien du mal à entraîner ses acolytes dans une démarche «spirituelle» aussi sincère que la sienne.
Le prompt Conrad (Claude Legault), le râleur Isidore (Jean-Pierre Bergeron), et le vétéran Eddy (Paolo Noël, charmeur) ont en effet du mal à combattre leurs vieux réflexes. À leur tête, Charles Favreau, à qui Roy Dupuis prête son autorité naturelle avec beaucoup d’aplomb. La complicité de l’acteur avec ses partenaires est tangible. Les gars forment d’ailleurs un quintette aussi irrésistible qu’improbable. Aure Atika, seul personnage féminin d’importance dans cette histoire, tire aussi bien son épingle du jeu.
Scott se révèle aussi être un cinéaste patient. Soignant bien sa mise en scène, il laisse à son film une vraie respiration, quitte à perdre en efficacité ce qu’il gagne en profondeur. Du coup, Les doigts croches n’est peut-être pas appelé à s’inscrire dans notre imaginaire de la même façon que des productions plus spectaculaires, mais ce premier film de Ken Scott se révèle, indéniablement, très attachant.
LES DOIGTS CROCHES
Comédie dramatique réalisée par Ken Scott. Avec Roy Dupuis, Claude Legault, Patrice Robitaille, Jean-Pierre Bergeron, Paolo Noël. 1h48.
Au début des années 60, cinq malfrats montréalais parcourent le chemin de Compostelle en Espagne afin de mettre la main sur un butin.
Une chronique charmante, portée par un quintette aussi irrésistible qu’improbable.